Disparition de Günter Grass, prix Nobel de littérature

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Disparition de Günter Grass, prix Nobel de littérature

Message  Arun le Lun 13 Avr 2015 - 14:04


Qui se souvient du "Tambour" ? Film porté à l’écran par Volker Schlöndorff, en 1979. Excellentissime film tiré du premier volume de la Trilogie de Dantzig que complètent Le Chat et la souris et Les Années de chien. Il a connu un succès planétaire lors de sa publication et est rapidement devenu un classique !  Smile


Article du journal "le monde "

C’était un écrivain de cœur et de gueule, sans conteste le plus célèbre des auteurs allemands de l’après-guerre. Günter Grass est mort lundi 13 avril, dans une clinique de Lübeck, a annoncé la maison d’édition Steidl. Il avait 87 ans. Prix Nobel de littérature en 1999, il était aussi un homme politiquement engagé à gauche, qui avait activement soutenu le chancelier Willy Brandt dans les années 1970 et farouchement critiqué la réunification dans les années 1990, sans compter ses multiples prises de positions en faveur des opprimés de tous les pays.

C’est en 1959 que Günter Grass fait son entrée en littérature. Une entrée fracassante sur la scène internationale avec son premier roman, Le Tambour (Die Blechtrommel), imposant par son volume, dérangeant par son propos, époustouflant par son style. Ce roman de plus de six cents pages rompt avec les deux singularités de la littérature allemande d’après-guerre : d’un côté la littérature des ruines (« trümmerliteratur ») représentée par Heinrich Böll, d’un autre la littérature expérimentale, dont le représentant le plus singulier est Arno Schmidt. Dans Le Tambour, Oskar Matzerath a trois ans lorsqu’il décide de ne plus grandir. Il se jette dans les escaliers d’une cave pour se briser les vertèbres et ne jamais ressembler aux adultes. Enfermé dans un asile, et à l’aide de son tambour en fer blanc qui l’accompagne partout, il rameute les souvenirs, depuis la conception de sa propre mère en 1899 jusqu’aux débuts de la République Fédérale d’Allemagne (RFA), en passant par le nazisme. Doué d’une lucidité extraordinaire, capable de pousser des cris stridents qui brisent instantanément toutes les vitres et les vitrines, comme l’ont fait les nazis en 1938 au cours de la « Nuit de cristal », il exprime, dans une parodie pathétique, sa solitude et son désir d’exister.

« Le fascisme ordinaire »

Dans cette œuvre centrale, qui tient à la fois du roman picaresque et du roman de formation, on reconnaît l’influence de Grimmelshausen (1622-1676) et de Döblin (1878-1957), modèle revendiqué par Grass, mais aussi de Fontane (1819-1898). Mais c’est surtout le premier roman allemand d’envergure à s’attaquer au « fascisme ordinaire » tel que l’avait vécu l’homme de la rue, victime et coupable à la fois. Hans Magnus Enzensberger ne s’y est pas trompé, qui écrivait de Grass : « Cet homme est un empêcheur de tourner en rond, un requin au milieu des sardines, un solitaire et un sauvage dans notre littérature domestiquée, et son livre est un pavé comme le Berlin Alexanderplatz de Döblin, comme le Baal de Brecht, un pavé sur lequel les critiques et les philologues vont avoir à ronger pendant au moins dix ans, jusqu’à ce qu’il soit à point pour la canonisation ou l’oubli. » Le Tambour n’a pas sombré dans l’oubli. Porté à l’écran vingt ans plus tard par Volker Schlöndorff, en 1979, il a même obtenu la Palme d’or à Cannes et l’Oscar du meilleur film étranger à Hollywood. Le Tambour est le premier volet de ce que l’on appelle la « trilogie de Dantzig », complétée en 1961 Par Le Chat et la Souris (Katz und Maus) et en 1963 par Les Années de chien (Hundejahre).

C’est en effet à Dantzig, « ville libre » de Prusse orientale (aujourd’hui Gdansk en Pologne), que Günter Grass est né, le 16 octobre 1927, de parents commerçants n’ayant pas perdu leurs attaches paysannes. Sa famille est allemande du côté paternel et kachoube du côté maternel. Les Kachoubes sont des slaves installés dans les plaines de l’Allemagne du Nord, sur la rive gauche de la Vistule, territoire redevenu polonais en 1945. Cette population tient sa place dans de nombreux ouvrages de Grass . Porté à l’écran vingt ans plus tard par Volker Schlöndorff, en 1979, [/b], telle la grand-mère au début du Tambour cachant sous ses quatre jupes traditionnelles un fugitif qui, dans cet abri improvisé, fait des découvertes qui n’ont pas seulement un parfum ethnique. L’invasion de Dantzig – la ville du fameux « corridor » qui fut à l’origine de l’invasion de la Pologne – est approuvée par sa famille, même si l’un des oncles polonais du jeune Günter est fusillé par l’armée allemande. Après un passage, en 1937, dans la Jungvolk, subdivision de la Jeunesse hitlérienne pour les plus jeunes, il s’engage dans le service armé et est affecté à une batterie anti-aérienne comme auxiliaire de la Luftwaffe. À la fin de la guerre, il est fait prisonnier par les Américains et libéré en 1946.

« Un style nouveau »


Grass mène alors une vie de bohème et tente de se reconstruire après des drames familiaux (sa mère et sa sœur ont vraisemblablement été violées par des soldats russes). Après avoir travaillé dans une mine de potasse près de Hanovre, il fait des études d’arts plastiques à Düsseldorf et à Berlin-Ouest, notamment auprès du sculpteur Karl Hartung. Il se marie avec une danseuse suisse et gagne chichement sa vie grâce à ses sculptures et ses gravures. C’est à ce moment qu’il s’essaie à l’écriture, compose des poèmes et entreprend la rédaction d’un roman. En 1955, il se rapproche du Groupe 47 (réuni pour la première fois à Munich en 1947), mouvement de réflexion littéraire rassemblé autour de l’écrivain Hans Werner Richter qui appelle à « des moyens de mise en forme nouveaux, un style nouveau, une littérature nouvelle ».

C’est parce qu’il a obtenu le Prix du Groupe 47 que Grass peut, avec l’argent de la bourse, partir à Paris où, entre 1956 et 1959, il va justement écrire Le Tambour, dans un minuscule appartement de la Place d’Italie. Il fréquente les milieux intellectuels de Saint-Germain, découvre le Nouveau roman, se lie d’amitié avec Paul Celan, alors lecteur à l’Ecole Normale Supérieure de la rue d’Ulm, et qui lui fait découvrir Rabelais. De retour en Allemagne dans les années 1960, Günter Grass s’engage politiquement à gauche et participe aux campagnes électorales des sociaux-démocrates allemands. Il fait 94 discours dans toute l’Allemagne en faveur de Willy Brandt qui est élu chancelier en 1969.

« Valeur de vie »

Après avoir pris ses distances avec l’engagement politique, né surtout de son amitié avec Willy Brandt, Grass, qui n’a jamais été un révolutionnaire et a eu des mots très durs pour les événements de mai 68, revient à la fresque épique et truculente avec Le Turbot (Der Butt - 1977) et se replie sur ce qui a pour lui « valeur de vie ». Faisant du langage le maître des choses, il retrace l’histoire de la nourriture, fait défiler devant nous les recettes fantastiques, et opère une sorte de réconciliation savoureuse des Allemands avec leur lointain passé, qui apparaît de nouveau comme un pays de légendes. S’inspirant d’un conte des frères Grimm, il retrace parallèlement l’évolution millénaire des relations entre l’homme et la femme et annonce la fin du règne masculin qui a conduit à la catastrophe.

Mais le turbot, animal mythique qui, dans cette fable, décide de se mettre au service des femmes, est mis en accusation par quelques donzelles qui lui reprochent son rôle ambigu dans la guerre des sexes. Grass constate avec mélancolie la disparition d’un certain type de femme au dévouement absolu – ce qui lui vaut l’ire de certaines féministes, souvent aussi choquées par sa grivoiserie. En 1986, il propose une œuvre apocalyptique : La Ratte (Die Ratte) qui marque le retour d’Oscar, héros du Tambour, devenu quinquagénaire. Une actualité catastrophique (désastre nucléaire, manipulations génétiques) coïncide avec une vision de fin du monde. A l’époque post-humaine, le rat ou plutôt la femelle – la ratte – s’affirme comme la seule espèce viable. De plus en plus enclin au pessimisme, Grass en appelle cependant toujours à la raison : « Si nous abandonnions, si nous laissions la pierre au pied de la montagne en refusant de continuer à être Sisyphe, alors nous serions perdus. »

« Grass n’aime pas son pays »

En 1995, la publication du roman au titre programmatique : Toute une histoire (Ein weites Feld) remet brutalement la littérature en contact avec la politique et provoque un tollé. Günter Grass affirme que l’Allemagne de l’Ouest, avec la réunification, a purement et simplement annexé l’Allemagne de l’Est. Une grande partie de la presse populaire s’insurge contre le romancier et le journal à scandale, Bild Zeitung, titre : « Grass n’aime pas son pays. » Il est également attaqué avec une sauvagerie et une mauvaise foi inouïes par quelques « papillons » (entendez « petits papes ») de la critique s’arrogeant sans vergogne un don d’infaillibilité.

Parce qu’il refuse d’adhérer à la pensée dominante, il est dénigré comme écrivain, accusé d’avoir écrit un « plaidoyer pour la RDA » et perfidement invité à poser la plume pour aller cultiver son jardin. Le coup est rude, mais c’est mal connaître Günter Grass, auteur combatif par excellence, pourfendeur de l’imbécillité ambiante. Il y a du Flaubert dans cet homme. Au cours d’un entretien télévisé avec Pierre Bourdieu en novembre 1999, Grass continue à critiquer les méfaits du libéralisme et affirme que « seul l’État peut garantir la justice sociale et économique entre les citoyens ». Il exprime également son désir de voir renaître « l’universalisme et le dialogue culturel hérité des Lumières ».

« Un puits d’énergie et un roc d’indignation »

Grass a en effet inlassablement soutenu la cause des opprimés : il a défendu Salman Rushdie, victime d’une fatwa en 1989, les écrivains arabophones contestataires et expatriés, le peuple palestinien. Il a souvent dénoncé la politique du gouvernement israélien qu’il jugeait « agressive » et « belliqueuse ». Grass est « l’écrivain des victimes et des perdants » déclare l’Académie suédoise du prix Nobel, qui l’honore en 1999. A l’âge de 72 ans, Günter Grass reçoit en effet le dernier prix Nobel de littérature du XXe siècle, « pour avoir dépeint le visage oublié de l’histoire dans des fables d’une gaieté noire ». Il est célébré comme « un puits d’énergie et un roc d’indignation ».

Cette récompense consacre l’écho d’une œuvre immense et luxuriante. Tous les livres de Grass sont traduits dans une vingtaine de langues et il fut le premier à inviter, à chaque nouvelle parution, l’ensemble de ses traducteurs pour permettre l’échange de langues et de cultures, mais aussi pour donner des directives précises – il faut ici rendre hommage à Jean Amsler, premier traducteur de Grass, à Claude Porcell et Bernard Lortholary qui ont repris le flambeau, et à Jean-Pierre Lefebvre pour L’Agfa Box (2010). En Allemagne en revanche, peu de jeunes auteurs se réclament de Günter Grass, préférant de loin la littérature étrangère, notamment américaine.

« La honte revenait sans cesse »

En août 2006, Grass fait l’objet d’attaques plus violentes encore que les précédentes. A la veille de la sortie de son livre autobiographique, Pelures d’Oignons (Beim Häuten der Zwiebel), il révèle dans une interview son enrôlement en 1944 dans la Waffen-SS. Il avait 17 ans. Il avait prétendu jusque-là n’avoir servi que dans un service auxiliaire de la Luftwaffe. « Ce que j’avais accepté avec la stupide fierté de ma jeunesse, je voulais, après la guerre, le cacher à mes propres yeux car la honte revenait sans cesse. Mais le fardeau est resté et personne n’a pu l’alléger. »

Cette révélation suscite malaise et incompréhension. La querelle qui s’ensuit dépasse les frontières allemandes et est à l’origine d’une controverse entre intellectuels européens, certains d’entre eux considérant que cet aveu lui ôte son statut de caution morale, d’autres au contraire, comme Christa Wolf, pensant que cette sincérité, même tardive, ne fait que renforcer sa légitimité. La droite allemande dénonce son hypocrisie et ses sermons galvaudés sur le passé nazi de la nation et le presse même de rendre son prix Nobel.

« La pelure qui brille sous la pelure »

Grass a fait ce qu’ont fait des milliers d’autres garçons de son âge dans une époque tourmentée. Ce qu’on peut lui reprocher, c’est d’avoir attendu si longtemps pour le dire et, lourd de ce secret, d’avoir souvent pris la posture du donneur de leçons, du praeceptor germaniae. Les leçons étaient souvent bonnes, la posture était bancale. Mais il est une part de complexité irréductible à la logique, « aussi charnue que soit la pelure qui brille sous la pelure ».

Depuis quelques années, Günter Grass s’était mis en retrait du monde. Il publiait peu (son dernier roman, "Les mots de Grimm",Une déclaration d’amour, sorti en 2010, n’est pas encore traduit), il parlait peu, mais sa présence silencieuse veillait. Avec lui s’éteint un phare de la littérature mondiale, qui ne renvoyait pas seulement les éclats d’une mer mouvante, mais sondait aussi les profondeurs et les épaves d’un monde trouble, contradictoire, magique et parfois monstrueux. Grass aura ravivé le chaos d’une littérature fantasque et grotesque, irriguée par les exigences courageuses de l’humanisme.

   Pierre Deshusses

   Journaliste au Monde



Günther Grass avait demandé les sous-marins et a été incorporé d'autorité dans la Waffen-SS en décembre 1944. Un beau livre que "Pelure d'oignon" qui raconte la débâcle allemande à travers le périple de ce jeune de 17 ans. Fuite devant les armées occidentales et devant la police militaire allemande qui fusille les "déserteurs" à tour de bras. Les critiques subies par l'auteur sont un monument d'hypocrisie émanant du lobby israélien contre cet humaniste sans concession.


Dernière édition par Arun le Lun 13 Avr 2015 - 17:27, édité 1 fois


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Re: Disparition de Günter Grass, prix Nobel de littérature

Message  Sapho le Lun 13 Avr 2015 - 16:00


Merci ARUN pour cet hommage rendu à ce grand homme !

J'ai vu le film LE TAMBOUR qui m'avait bouleversé et en même temps, mis mal à l'aise !

J'ai lu de lui : LE TURBOT, ou les 9 vies que le héros traversa avec 9 grandes cuisinières ( fort déroutant comme roman mais d'une grande richesse culturelle )

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Sapho
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Re: Disparition de Günter Grass, prix Nobel de littérature

Message  bergamote le Lun 13 Avr 2015 - 17:17

je n'ai vu que le tambour ce film m'avait marquée merci Arun pur cet hommage
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