Contrecoup

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Contrecoup

Message  Arun le Lun 27 Avr - 17:52

Contrecoup

L’énergie prend ses racines dans l’enfance, l’adolescence. Par exemple, le désir fou d’ouvrir la fenêtre d’un « train bleu » en pleine vitesse pour y recevoir l’air et la pluie.

C’était la volonté impérieuse d’écrire, de dessiner peut-être, même de sculpter. Durant les siestes d’été, là-bas de l’autre côté de la mer, dans ce pays aux maisons blanches, c’était la contemplation des murs et du plafond où la lumière, filtrant à travers les volets projetait le monde entier, comme au travers d’une lanterne magique, sur le papier de la chambre. Des voix montaient de la cuisine avec des bruits de vaisselle qu’on range. Des voix venaient du dehors. On entendait courir les enfants, claquer une portière de voiture, démarrer un moteur et le bruit particulier des sabots des chevaux tirant les calèches et martelant l’asphalte. On pouvait voir la projection de leurs silhouettes sur le plafond.

A quoi rêvais-tu encore ?

A cette perle de verre qui brille entre les lames du plancher. Dedans c’est ailleurs. Des îles lointaines où un rayon vert apparaît aux êtres purs. Un certain Jules Verne l’affirmait. Plus la peine de voyager.

Tout me portait ailleurs.  S’abîmer dans la contemplation de rien, apparemment rien.

La transparence d’une feuille dans la lumière, un insecte renversé sur le dos, le sourire de ce petit garçon et le scintillement de la mer. L’univers entier dans ces riens.

On a sept ans. On a vingt ans. On en a quarante. Puis cinquante. On éprouve alors une étrange mélancolie, un peu douce amère.

Aujourd’hui, l’araignée descend sur son fil. Je veux jouir avant qu’il ne se casse et qu’elle tombe sur le lit. Heureusement elle remonte, tirée par une mystérieuse poulie. En plein cœur de sa toile s’est pris un insecte. Je ne le quitte pas des yeux. Comment lui dire à lui ce qui se passe au plafond ? Mes mains sont devenues moites. Là haut, l’araignée s’est accouplée avec sa victime et  lui aspire toute substance de vie.


Tandis que je m’enfonce dans le marécage des mots, dehors il y a de la vie, des éclats de voix et,  sur le parking, des rires d’enfants.

Filtrant à travers les volets, des abeilles de lumière m’incitent à tout abandonner pour sortir.

Pourtant, là-bas, un vent brûlant soufflait sur la grande place « Marqué ». Une place immense, du moins, dans le labyrinthe de mes souvenirs, une place fourmillant de monde, au pied des statues.  J’entends encore le bruit d’une fontaine, les cris des enfants réclamant des friandises.

Revient aussi le souvenir d’un peu d’herbe entre les pavés, aux abords des arcades, et sous la verrière multicolore des mausolées où dégustant notre glace on écoutait mourir les guêpes et bourdonner le temps. Dans ces refuges, des éclats de rire et les baisers d’enfants innocents où rien encore n’était venu trahir les serments.

Je suis hantée par le regard de ces femmes voilées, ces regards au vide éternel, aux froides étoiles. Échos, parfums, même éblouissement, même lumière, ces vibrations ! Mais dans quelle vie ? Pourquoi ma mémoire a t-elle si bien conservé ces empreintes en même temps que cette capacité de me souvenir ? Ma tête se penche, ma mémoire aussi.


Midi, en plein muezzin. En pleine prière. La folie se lit dans les yeux des enfants. Il y a peut-être comme une rumination de l’éternité. La lumière est coupante comme les ciseaux qu’on aiguise.

Amoureuse du roulis des vagues sur la plage, de l’or vivant du sable, je ris avec ce cousin, je ris dans les vagues qui font parler les sirènes. Nos rires résonnent encore aujourd’hui. Vivre dans la couleur, et respirer la couleur. Aucun danger de périr de monotonie car le moindre incident ne revêtait toujours que du pittoresque et un château sculpté dans l’or du sable était toujours une fête pour les yeux.  Le goût des choses fragiles, l’édifice tombe en morceaux et peu après on n’a rien perdu …

Car on garde le souvenir vivace de l’or …

A présent que l’araignée digère,  des milliers de papillons me fouettent de leurs ailes violentes. J’aime cette humidité de larve. La pluie aussi redouble de violence contre les volets. Je suis sûre que, dans la montagne les cascades éclatent, je voudrais tremper les pieds dans les torrents et lutter contre le courant. Laisse-moi te convertir à mes folies à la tempête, aux larmes de joie.

L’ogresse noie ses enfants dans sa bouche brûlante. Ils arrivent en procession par les sentiers de la montagne. La géante en feu, à force de remuer les reins, a creusé sous elle une vallée où coule une rivière de sperme. Je l’appelle Gretel comme dans ce conte. Comment les contes ont-ils  envahi ma mémoire ?

Là-bas, au pays de mon enfance, la vue de ses mains blanches dans la farine, malaxant la pâte, la soulevant, la battant. Pour confectionner ces bonnes pizzas et pour le seul plaisir d’entendre ses neveux et nièces éclater de joie et se lécher par avance les babines. Gretel ou ma bonne tante, toute en rondeur, un peu forte, à la voix chantante du pays de là bas. Les cadavres que j’ai enfouis bougent et transpirent.

La crainte de n’être pas assez aimée m’obsède toujours. Et m’obsédait déjà dans mon enfance. Il m’arrive de penser que ceux que j’ai aimés ne m’ont cédé qu’une parcelle de leur amour. La mer tourbillonnait, luttait pour remporter le sable dans ses profondeurs. Le sable dépose sur le corps des enfants une légère mousseline et leurs yeux ont la couleur de la mer. Et ce chant de Stora ? Que disait-il déjà ? Il y a comme un écho dans ces strophes.

Dis-moi pourquoi tu pêches
Dans la baie de Stora ?
Je ris, je ne réponds rien
Le cœur oisif et libre.
Poissons d’argent sur l’eau,
S’éloignent sans retour
Autre ciel, autre terre,
Loin du monde des humains…



A qui rêvais-tu encore ?

Ne pas oublier la calèche

Ne pas oublier les sourires

Belle !

Elle m’appelait Belle.

Elle s’en est allée doucement, il y a quelques jours seulement …

Et le seul être sans défaut, le seul qui la comprenait et qui possédait d’inépuisables flots d’amour, c’était le dieu de son enfance, dieu, le père qu’elle avait perdu.

Mais elle, seule dans sa nuit à bout de force et de révolte, après avoir lutté longtemps, en vain, malgré toute la compréhension de son entourage,  dans son enfer, elle s’avouait que c’était sans espoir et qu’elle ne reverrait jamais plus ce fils qu’elle chérissait trop et qu’elle  voulu ne garder que pour elle seule.

Pervertie par son amour de la souffrance, sa conviction que les guerres et les catastrophes rehaussent le goût de la vie, et que les scènes lugubres exaltent le désir, soudain, comme un feu à l’instant même où elle toucha le fond de cet abîme de solitude elle sentit alors ce dieu comme dans son enfance, comme le jour où elle avait frôlé la mort lorsqu’elle fut poursuivie par un taureau et qu’elle avait voulu protéger sa petite sœur, ma mère.

Elle sentit alors ce dieu la prendre dans ses bras, la serrer tendrement et la bercer pour l’endormir…

Dans la lumière orange  du port de  Philippeville où vibrait la nappe indigo de la mer, l’odeur croustillante des makrouds, des cigarettes au miel, la joie claire des petits matins sur le quai, la peau brunie et les yeux brillants de l’enfance. Elle est là.

Et sur le sable chaud, lorsqu’à la nuit tombée sur la plage, pour griller les brochettes, les pères et oncles, accroupis sur leurs jambes musclées, agiles de leurs gestes, donnaient alors l’impression d’une harmonie parfaite avec la nature. Elle était encore là.


Aujourd’hui elle s’en est allée justement là bas, ailleurs, et je lui dis adieu, tout comme moi, je dis adieu à cette enfance …

Le dieu de l’enfance vient de mourir.

Alors si je revenais à mon araignée et à mes abeilles de lumière ? Et à la vie. A l’espoir, atteindre à travers la vie, la nature essentielle . Sourire au cœur de l’amour, au cœur de la vie, sourire à l’araignée, naître à nouveau dans la chaleur créatrice de l’amour.

Tout ce que tu fais est juste, petite araignée, j’aperçois pour la première fois ta beauté !

J’aime ta façon de sourire.

Dans une fleur de coquelicot, à l’intérieur de la jupe bouffante, il y a un cœur.


S.P
17 juillet 2006
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Arun
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Re: Contrecoup

Message  bergamote le Mar 28 Avr - 9:35

magnifique texte Arun et tu dis que tu dis appendre à écrire? mais quand cela sort du coeur tu sais parfaitement bien exprimer ce que tu ressens et nous le faire partager bravo et merci à toi bisou
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bergamote
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Re: Contrecoup

Message  Arun le Mar 28 Avr - 13:56

Hier, j'ai relu mon texte puisque je l'ai transféré ... chaque fois que je le relis j'ai le "cœur en bandoulière" ! silent

Merci infiniment Berga cela m'encourage en tout cas ! I love you :coque:
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Arun
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Re: Contrecoup

Message  Jocelyne le Mar 28 Avr - 16:08

C'est magnifique ces souvenirs et la façon dont ils sont transcrits. Continue comme ça Arun...
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Jocelyne
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Re: Contrecoup

Message  Arun le Mar 28 Avr - 16:32

Merci Jocelyne, j'avoue que cela me fait plaisir ! j'ai encore quelques petits textes jamais publiés. A mon avis, ils sont encore à améliorer ! Smile
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Arun
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Re: Contrecoup

Message  Jocelyne le Mar 28 Avr - 16:50

Lance-toi et n'améliore pas trop (ce n'est pas tus bon de trop vouloir retravailler les textes).
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Re: Contrecoup

Message  Sapho le Mar 28 Avr - 19:39

Ces ressentis de l'enfance, de la vie qui s'écoule et qui laisse des souvenirs tendres, fragiles, angoissés parfois ,semblent avoir été écrits d'un seul jet de plume !
J'aime cette spontanéité et ce que tu nous livres est un merveilleux cadeau !
N'essaye pas d'améliorer ce que ton coeur te dicte car c'est ton " vrai toi "

Merci Arun pour cet émouvant partage merci messages panca merci messages panca
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Sapho
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Re: Contrecoup

Message  Arun le Mer 29 Avr - 18:35

C'est moi qui vous remercie les amies, j'essaierai de suivre vos conseils, j'ai trop tendance, comme pour mes peintures d'ailleurs, à vouloir peaufiner, arranger, retoucher ! I love you :coque:

Il est vrai également que j'ai écrit ce texte presque d'un jet, sur le coup d'une émotion très forte Smile
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Arun
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