Kenzaburô Oé

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Kenzaburô Oé

Message  Arun le Jeu 18 Juin 2015 - 16:19

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De Nagasaki à Fukushima, il s'est battu toute sa vie contre le nucléaire sans craindre de défier le pouvoir. A 80 ans, le Prix Nobel de littérature poursuit une œuvre traversée par le handicap mental de son fils, Hikari.

Prix Nobel de littérature en 1994, Kenzaburô Oé est un auteur engagé comme on n'en fait plus. Écrivain du Japon de la marge, à la fois protestataire et plein de compassion, c'est un veilleur qui refuse de fermer les yeux sur les catastrophes, qu'elles soient personnelles ou nationales. Lire aujourd'hui ses Notes de Hiroshima, écrites de 1963 à 1965, donne le vertige, tant reste actuelle sa description des hibakusha, ces personnes irradiées par le nucléaire, murées dans la dévastation de leur intimité.

Quand on ouvre un livre de Kenzaburô Oé, on a de grandes chances de tomber sur un personnage masculin hors norme, affichant une différence dérangeante. Un homme persuadé d'être accompagné d'un kangourou géant, dans Agwii, le monstre des nuages. Un bébé avec une excroissance écarlate sur le crâne, dans Une affaire personnelle et Le Jeu du siècle. Un adolescent épileptique qui compose de la musique classique dans Une existence tranquille. Un petit garçon d'une extrême lenteur, presque aveugle, qui ne sait que répéter « C'était bon, le Pepsi Cola et le bouillon d'os aux nouilles ? », dans Dites-nous comment survivre à notre folie.

Invité d'honneur des Assises du roman, qui se sont tenues à Lyon fin mai, Kenzaburô Oé revient dans une France qu'il avait boycottée en 1995, par opposition à la reprise des essais nucléaires. A voir sa souplesse de jeune homme lorsqu'il s'accroupit pour ouvrir sa valise à des agents de sécurité du plan Vigipirate, et à entendre l'intarissable vivacité de sa conversation, l'octogénaire paraît au sommet de sa forme.

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Kenzaburô Oé, sa femme et son fils dans les années 60

Que vous appris votre fils sur vous-même ?

Il m'a appris qu'il y a quelque chose de bien chez chaque être humain. Cependant, jusqu'à présent, je n'arrivais pas à le dire de moi-même. Mais aujourd'hui, alors que je suis un vieil homme, grâce à lui ­j'accepte l'idée que je mérite d'être en vie. J'ai longtemps eu des pulsions autodestructrices, que sa naissance a ravivées. J'ai traversé des moments tellement difficiles que j'ai eu envie de me supprimer. Mais tant que Hikari était vivant, c'était impossible. J'ai donc été sauvé par mon fils. Cela fait cinquante ans que j'écris à ses côtés, pendant qu'il écoute du Beethoven. Il m'a appris que l'espoir est contenu à l'intérieur de chaque être. On m'avait dit qu'il serait handicapé à vie. Et pourtant, encore aujourd'hui, il progresse. Depuis six mois, j'ai fait diminuer sa dose de médicaments contre l'épilepsie. Et je constate que sa pensée est devenue plus rapide. De plus, il parvient désormais à faire des liens d'une phrase à une autre, en utilisant des conjonctions comme « mais » ou « et », ce dont il était incapable jusqu'à présent. J'ai longtemps écrit pour lui donner une parole qu'il n'avait pas. Son évolution montre qu'il n'a cessé de s'approprier la parole, à sa façon. A commencer par la musique classique, puisqu'il est compositeur, et que ses œuvres ont eu un succès considérable au Japon.

Avec des motifs qui reviennent sans cesse, dans des tonalités différentes, votre œuvre littéraire n'est-elle pas une immense partition ?

Jamais on ne m'a fait plus beau compliment. Je me sens si petit à côté de mon fils que l'idée qu'on me rapproche de lui me touche énormément. Si je dis cela à Hikari, il répondra sur un ton monocorde « Ah bon... Vous croyez ? », comme très souvent quand on lui fait part d'une réflexion ! Les mêmes motifs se répètent dans mes livres, car j'aime le décalage dans la répétition. J'aime le frottement des mots qui se ressemblent, des éléments d'histoire qui se répètent, mais qui ne sont en réalité jamais tout à fait ­pareils. Cette tectonique des plaques est ma manière de m'approcher de l'expression juste, donc de la vérité.

Dans Adieu, mon livre, vous citez un poème de T.S. Eliot, qui dit que nous naissons tous avec les défunts. De quels défunts êtes-vous né ?

De deux hommes liés à l'écriture. Mon père, mort quand j'avais 9 ans, et qui fabriquait du papier pour les imprimeries. Et mon grand-père, que j'ai perdu quand j'avais 5 ans. C'était un homme lettré d'une immense culture. Dans mon souvenir, il avait toujours un livre à la main. Il était né avant la restauration Meiji de 1868 et enseignait la littérature japonaise classique, écrite en ­caractères chinois. Il m'appelait Tching, la prononciation chinoise de Ken, le premier caractère de mon prénom. La suite, zaburo, signifie « le troisième fils ». A cette époque, il était très rare de donner un surnom à un enfant. Mon grand-père misait beaucoup sur moi, et espérait que je ­devienne un professeur émérite. Il m'avait légué ses nombreux livres, en me disant que je pourrais les vendre un jour pour financer mes études. En 1958, je suis allé chez un bouquiniste de Tokyo, qui ne m'a donné que 5 000 yens pour le tout ! Si mon grand-père avait su ça, lui qui était si fier de sa collection de livres ! En sortant avec cette somme en poche, je suis passé devant un bar à bières, et j'ai vu que la pinte était à 600 yens. J'ai fait le calcul : j'avais de quoi me payer une bière par mois pendant mon année d'études. Je n'en avais jamais bu. Chaque mois, je me suis donc offert une bière dont j'ai savouré religieusement chaque gorgée, en pensant à mon grand-père. Il me semblait que la bière devenait de plus en plus salée au fur et à mesure que je l'avalais. C'est une expérience très forte, restée intacte dans mon esprit. Elle m'émeut autant à chaque fois que j'y repense.

Kenzaburô Oé
1935 Naissance dans un village cerné par la forêt, sur l'île de Shikoku.
1957 Prix Akutagawa, la plus haute distinction littéraire japonaise, pour Gibier d'élevage.
1963 Naissance de son fils Hikari (« lumière »), handicapé mental, qui apparaîtra dans la plupart de ses romans.
1965 Parution de Notes de Hiroshima, essai sur les victimes de la bombe atomique.
1994 Prix Nobel de littérature.
2012 Présente au Premier ministre du Japon une pétition de plus de 7 milllions de signatures pour l'abandon de l'énergie nucléaire.

A Lire

De Kenzaburô Oé :

Adieu, mon livre ! traduit du japonais par Jean-Jacques Tschudin, et L'Ecrivain par lui-même, traduit du japonais par Corinne Quentin, éd. Philippe Picquier.
Une affaire personnelle, Le Jeu du siècle, Dites-nous comment survivre à notre folie, Une existence tranquille... éd. Folio.
Arrachez les bourgeons, tirez sur les enfants, Moi, d'un Japon ambigu, éd. Gallimard.

Sur Kenzaburô Oé :

Oé Kenzaburô, légendes anciennes et nouvelles d'un romancier japonais de Philippe Forest, éd. Pleins Feux (2001).











"Le mouton n'a pas mangé la rose et le Petit Prince n'est pas mort"

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Arun
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