Pasolini visionnaire

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Pasolini visionnaire

Message  Arun le Mar 20 Sep 2016 - 19:04

Ernest Pignon-Ernest : “Pasolini était un visionnaire. Il a annoncé la société dans laquelle nous vivons aujourd’hui”

A l'occasion de son exposition à la galerie Openspace, le street artiste dévoile sa passion pour le cinéaste italien qui est au centre de ses derniers travaux.

Pourquoi Pasolini ?

Pour moi, c'est une référence depuis presque toujours. En toute humilité, j'ai des tas de choses en commun avec lui ! Le travail sur le corps, les références à Masaccio, à Caravage... Dans toute son oeuvre, il y a la réalité la plus prosaïque, la plus violente, et en même temps ce regard est toujours nourri des grandes voix du passé, avec des références à Dante, à Virgile... Il s'affirme comme marxiste, mais il fait L'Evangile selon saint Matthieu. Il s'inscrit dans 2000 ans d'histoire. Cette simultanéité du temps existe aussi dans mon travail. Je fais en sorte que l'émotion provoquée par mon image ne soit jamais séparée de l'histoire du lieu où elle se trouve. Mes images doivent donner du sens à l'espace et au temps que nous partageons dans la ville. Je fais du lieu un espace plastique, mais j'essaie aussi de travailler ce qui ne se voit pas, la symbolique du lieu, sa mémoire. Le personnage principal, ce n'est pas mon dessin, mais le lieu.

.... Mon image, quarante ans après, c’est un peu : qu'avez-vous fait de ma mort ? Qu'a-t-on voulu faire taire en le tuant ? Pasolini a annoncé la société dans laquelle nous vivons aujourd’hui, c'était un visionnaire. Il voyait la déshumanisation qu'entraîne ce néo-capitalisme consumériste. Il parlait de l'acculturation, il annonçait le berlusconisme avant son apparition. Même les signes de libéralisation sexuelle, il les trouvait suspects. Selon lui ça ne répondait qu'au désir de la société marchande, et il fallait s'en méfier. Pour lui c’était une fausse liberté, des artifices, et il avait raison. J’aimerais qu'on réfléchisse à son oeuvre, comme s'il revenait.



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Re: Pasolini visionnaire

Message  Sapho le Jeu 22 Sep 2016 - 15:43

Excellent reportage ma chère Arun et qui donne à réfléchir !!!

“Fascisme de consommation”

Pour le poète, la société de consommation, qui advient au début des années 1970, forme un nouveau fascisme, bien plus puissant que sa version traditionnelle. Alors que sous Mussolini, les différentes composantes de l’Italie populaire (prolétariat, sous-prolétariat, paysannerie) avaient réussi à conserver leurs particularismes culturels, le “fascisme de consommation” a homogénéisé les modes de vie comme jamais auparavant. Dans ses Écrits corsaires, publiés quelques temps après son décès (1976), Pasolini affirme : « Le fascisme avait en réalité fait d’eux [les classes populaires] des guignols, des serviteurs, peut-être en partie convaincus, mais il ne les avait pas vraiment atteints dans le fond de leur âme, dans leur façon d’être. » Contrairement à la société de consommation. Celle-ci, en promettant un confort illusoire, a « transformé les jeunes ; elle les a touchés dans ce qu’ils ont d’intime, elle leur a donné d’autres sentiments, d’autres façons de penser, de vivre, d’autres modèles culturels » et ce, « grâce aux nouveaux moyens de communication et d’information (surtout, justement, la télévision) ». L’âme du peuple a ainsi non seulement été « égratignée, mais encore lacérée, violée, souillée à jamais » par le “fascisme de consommation”.

Olivier Rey note cependant que « l’emploi que Pasolini fait du terme “fascisme” est contestable », ne serait-ce que parce que, comme l’explique l’Italien lui-même, « le capitalisme contemporain fonctionne désormais beaucoup plus grâce à la séduction qu’à la répression ». Une formule qui n’est pas sans rappeler les travaux du sociologue communiste français Michel Clouscard, qui assènera, des années plus tard sur le plateau d’Apostrophes, que « la séduction, c’est le pouvoir du langage indépendamment du concept, indépendamment de la sagesse. À un moment donné, un discours peut apparaître ayant le pouvoir d’anéantir l’être : c’est le discours du paraître, le discours de la séduction. La vérité en tant que telle est alors recouverte. »

Pasolini estime justement que combattre l’hypothétique retour d’un régime à la sauce des années 1922-1924 n’a pas ou peu de sens : « ce que l’on appelle antifascisme, est soit naïf et stupide, soit sert de couverture et est de mauvaise foi ». A contrario, il assure que le fascisme se situe dans le développement de notre société libérale, qui a basculé dans le consumérisme total. Il attribuera par ailleurs un rôle central aux événements de Mai-68, qui ont encouragé, selon lui, l’hédonisme et la culture de la transgression.

Hédonisme et conformisme de transgression


Dans son second grand essai pamphlétaire posthume, Lettres luthériennes (2000), Pasolini explique que « cette révolution capitaliste, du point de vue anthropologique, c’est-à-dire quant à la fondation d’une nouvelle “culture”, exige des hommes dépourvus de liens avec le passé (qui comportait l’épargne et la moralité). Elle exige que ces hommes vivent du point de vue de la qualité de la vie, du comportement et des valeurs, dans un état, pour ainsi dire, d’impondérabilité – ce qui leur fait élire, comme le seul acte existentiel possible, la consommation et la satisfaction de ses exigences hédonistes. » L’émergence de la figure du “rebelle” parfaitement intégré au système, après 1968, est le grand responsable de cette révolution anthropologique. L’intellectuel voit dans le mouvement étudiant transalpin – surnommé le « mai rampant », en raison de sa durée dans le temps – une révolte des fils de la bourgeoisie contre leurs pères. Dans les Écrits corsaires, il développe l’idée selon laquelle les contestataires « utilisent contre le néo-capitalisme des armes qui portent en réalité sa marque de fabrique et qui ne sont destinées qu’à renforcer sa propre hégémonie. » Avant de conclure que ces contestataires « croient briser le cercle et ne font que le renforcer ».

Michel_Clouscard

Pour lui, derrière la transgression et la « “tolérance” de l’idéologie hédoniste », se cache « la pire des répressions de toute l’histoire humaine ». Ce conformisme touche tous les domaines, et en premier lieu la sexualité. Or, « la liberté sexuelle de la majorité est en réalité une convention, une obligation, un devoir social, une anxiété sociale, une caractéristique inévitable de la qualité de vie du consommateur. Bref, la fausse libération du bien-être a créé une situation tout aussi folle et peut-être davantage que celle du temps de la pauvreté […] le résultat d’une liberté sexuelle “offerte” par le pouvoir est une véritable névrose générale.« Là encore l’Italien peut être rapproché de Clouscard, bien que pour ce dernier le “néofascisme” renvoie au retour de l’extrême droite, causé par la société de consommation. Quelques jours après l’arrivée au second tour de Jean-Marie Le Pen à la présidentielle de 2002, il explique dans les colonnes de l’Humanité que « le néofascisme sera l’ultime expression du libéralisme social libertaire, de l’ensemble qui commence en Mai-68. Sa spécificité tient dans cette formule : “Tout est permis, mais rien n’est possible.” À la permissivité de l’abondance, de la croissance, des nouveaux modèles de consommation, succède l’interdit de la crise, de la pénurie, de la paupérisation absolue. »
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Re: Pasolini visionnaire

Message  Arun le Jeu 22 Sep 2016 - 17:25

Merci surtout à toi, chère Sapho pour ce complément d'information fort intéressant, à débattre encore très certainement ...


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