Ossip Mandelstam ( poète russe)

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Ossip Mandelstam ( poète russe)

Message  Sapho le Dim 4 Déc 2016 - 18:39



Ossip Mandelstam, poète indocile et irréductible

Nous vivons, insensibles au pays qui nous porte, Mandelstam jeune
À dix pas, nos voix ne sont plus assez fortes.

Mais il suffit d’un semi-entretien,
Pour évoquer le montagnard du Kremlin.

Ses doigts épais sont gras comme des asticots,
Et ses mots tombent comme des poids de cent kilos.

Il rit dans sa moustache énorme de cafard,
Et ses bottes luisent, accrochant le regard.

Un ramassis de chefs au cou mince l’entoure,
Sous-hommes empressés dont il joue nuit et jour.

L’un siffle, l’autre miaule, et un troisième geint,
Lui seul tient le crachoir et montre le chemin.

Il forge oukase sur oukase en vrai forgeron,
Atteignant tel à l’aine, tel à l’œil, tel au front.

Et chaque exécution est un régal,
Dont se pourlèche l’Ossète au large poitrail.

Cette épigramme dédiée à Staline que Mandelstam lut un soir à quelques amis signe, à terme, [color=#ff0000]son arrêt de ff0000]]mort. On est alors en 1934 et le poète est parfaitement conscient des risques qu’il encourt à braver ainsi une dictature qui ne tolère pas les déviants. Et comme le lui dit un soir, lors d’une lecture de ce poème, le poète yiddish Markish : « Vous vous prenez par la main pour vous conduire au poteau ».

Pourtant, rien n’annonçait son tragique destin, quand il naît en 1891 dans une famille de petite bourgeoisie dont le père est commerçant en maroquinerie et la mère professeur de piano. Il suit les cours d’une école secondaire réputée aux méthodes pédagogiques nouvelles qui lui fait découvrir la poésie, la musique et le théâtre et il poursuit ses études en Sorbonne à Paris puis à l’Université de Saint-Pétersbourg dans la section français-allemand.
Dès 1908, il écrit ses premiers vers et fréquente La Tour, l’un des groupes littéraires le plus important de l’époque.
Il prend également contact avec la revue Apollon qui publie ses premiers poèmes et sera l’un des fers de lance dans la bataille littéraire qui opposera les Symbolistes et les Acméistes dont Mandelstam sera l’un des actifs propagandistes.
L’Acméisme selon lui est une théorie poétique selon laquelle le mot comme matériau peut se charger, grâce au psychisme du poète d’une énergie positive et verticale qui lui confère un pouvoir supérieur à son sens littéral. Ainsi, écrit-il : «(…) Cette réalité en poésie est le mot en tant que tel. En cet instant, par exemple, alors que je m’efforce d’exprimer ma pensée de la manière la plus claire possible, mais nullement poétique, je me sers, en fait, davantage de mon être conscient que je n’utilise les mots. Les sourds-muets se comprennent parfaitement entre eux et les signaux ferroviaires assument des fonctions hautement élaborées sans pour autant avoir recours aux mots. Ainsi si nous identifions le sens au contenu, tout ce qui appartient en reste au mot sera considéré comme un vulgaire appendice mécanique, risquant d’entraver une plus rapide transmission de nos pensées. Le mot en tant que tel est né lentement. Progressivement, l’un après l’autre, tous les éléments du mot ont été happés dans le concept de forme ; seul le sens conscient – le Logos – est encore considéré aujourd’hui, de façon tout à fait erronée et arbitraire, comme le contenu. »

1913 est une date importante pour le poète puisque son premier recueil intitulé La Pierre réunissant des poèmes précédemment publiés en revues sort à compte d’auteur et reçoit un écho favorable de la part du public et des critiques.

Le passant
J’éprouve une crainte plus forte que moi
En présence du mystère des hauteurs,
L’hirondelle dans le ciel me donne joie
Et j’aime les cloches volières.

Pareil, dirait-on, à un piéton d’autrefois,
Aux passerelles ployant sur l’abîme
J’écoute la croissance des mottes de neige,
L’éternité sonne sur son horloge de pierre.

Hélas !… je ne suis pas ce voyageur
Qui s’efface parmi les feuillages éteints,
Chez moi, vraiment, c’est le chagrin qui chante.

Il y a une vraie avalanche dans les montagnes !
Mon âme tout entière est dans les cloches,
Mais la musique ne sauve pas du gouffre.
Ibid p. 31
****
La vie facile nous a rendus fous
Le vin dès l’aube, le soir la migraine
Comment empêcher ta gaieté vaine,
Ton teint trop rouge, peste saoule ?
Le rite des poignées de main, ou le supplice,
Et les baisers nocturnes sous les porches
Lorsque les eaux du fleuve s’alourdissent
Et que les réverbères brûlent comme torches.

Nous attendons la mort comme le loup du conte,
Mais je crains que ne meurt le premier
Celui dont la bouche est rouge-angoissé
Et dont la frange sur les yeux retombe.
Ibid p. 32
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Sapho
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Re: Ossip Mandelstam ( poète russe)

Message  Sapho le Dim 4 Déc 2016 - 18:45




Les années 1917-1918 sont, en Russie, le théâtre des violents événements qui vont modifier en profondeur le cours de l’histoire. Mandelstam qui se trouve à Saint-Pétersbourg à cette époque accueille favorablement le nouveau régime et tente, dans ses vers d’en exprimer l’enjeu. Il occupera même, pendant un temps, un poste au Commissariat pour l’instruction populaire.
Mais il se rendra très vite compte de la tournure autoritaire que prend progressivement le régime : concentration du pouvoir, police politique secrète, encouragements à la délation, étouffement des libertés individuelles, procès fantoches, et au mieux enfermement des récalcitrants en camp de concentration ou au pire, exécution capitale.
Mandelstam, au début, a plutôt bien accueilli ces changements mais s’est vite rendu compte de leur côté castrateur et en homme soucieux de conserver sa liberté intérieure, commence à marquer son opposition à l’idéologie dominante.

En mars 1921, il se rend à Kiev et rejoint Nadejda Khazina dont il a fait précédemment connaissance et qu’il épouse un an plus tard. Ils ne se quitteront plus, et partageront jusqu’à la fin, des années de misère. Mandelstam qui refuse obstinément de plier sa poésie aux contraintes des œuvres officielles voit peu à peu se fermer les portes des éditeurs de poésie et des salles de rédaction. Le pouvoir, par l’intermédiaire des critiques littéraires, définit sa poésie comme archaïque, obscure, et contenant des ambiguïtés suspectes contraires à la doctrine du réalisme socialiste… !
En 1934, son épigramme contre Staline ayant été transmise aux autorités, il est arrêté et exilé. Son mandat d’exécution mentionnant toutefois la formule « isoler mais préserver » lui évitera sans doute une exécution sommaire et immédiate.
Le ménage va mener ainsi pendant plusieurs années une vie d’errance misérable à travers la Russie, survivant grâce à des travaux alimentaires de traduction, des articles sporadiques dans la presse littéraire, ou à la générosité de certains de leurs amis.
Le 2 mai 1938, Mandelstam, malade et psychiquement affecté est arrêté pour la seconde fois par la police secrète, condamné à cinq ans de travaux forcés pour activités contre-révolutionnaires, envoyé dans un camp de transit pour être ensuite transféré dans un camp fixe.
Sans que l’on ait aucun renseignement fiable sur cette période, c’est vraisemblablement au cours de ce transfert que celui qui était considéré comme le plus grand poète russe du XXesiècle, selon le jugement de son compatriote Brodsky — partagé par des pairs aussi prestigieux que Nabokov, Pasolini, Paul Celan, René Char, Philippe Jaccottet qui ont écrit sur lui ou l’ont traduit —, meurt de faim, de froid et d’épuisement, le 27 décembre 1938.

Après sa mort, sa veuve, se réfugie en province, travaille pendant un temps en usine, puis entreprend des études de philosophie et obtient un doctorat universitaire. Dès 1938, elle entreprend, avec un courage inébranlable et malgré des difficulté de toutes sortes, de réunir et préserver en les apprenant par cœur tous les textes non publiés de son époux. L’œuvre du poète fera l’objet d’une réhabilitation judiciaire à partir de 1956.
Quant à Nadejda, elle publiera en 1970 trois volumes de mémoires sous le titre Contre tout espoir et, comme le souligne à son propos le dernier chapitre de la biographie du poète dans la revue de Belles-Lettres : « Ce livre admirable – constitué à la fois de souvenirs personnels, d’analyses pertinentes de la poésie russe contemporaine et de celle de Mandelstam en particulier, ainsi que des considérations plus générales des conditions de vie et de pensée en URSS – relate avec un humour virulent et une lucidité poignante, les quatre dernières années du combat de Mandelstam contre les forces qui l’oppressaient. Ce texte frondeur aura valu à Nadejda d’être surveillée par les autorités soviétiques jusqu’à sa mort survenue le 31 décembre 1980 »
Face à ces forces obscures, dans le royaume de la peur et du mensonge, que pèse la poésie, cette évanescence non monnayable et indocile ? Deux fois rien, sauf son poids incalculable de cri dans le désert et de liberté de penser.
Elle peut pourtant, quelquefois, être un outil d’évasion, quand Mandelstam, incarcéré au goulag, clame haut et fort des textes de poésie, pour oublier l’instant, et tente, dans le même temps, de faire rêver ses compagnons d’infortune

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